L'Histoire d'une chanson : J’ai encore rêvé d’elle – Il était une fois (1975)

Vendu à plus d’un million d’exemplaires en seulement quelques semaines, « J’ai encore rêvé d’elle » a connu un destin hors du commun. Si ce titre fait aujourd’hui partie du patrimoine de la chanson française, il n’aurait jamais dû voir le jour.

En 1975, Il était une fois a le monde à ses pieds. Forts d’un premier album à succès, « Il était une fois », sorti en 1972, Richard Dewitte, Serge Koolenn et Joëlle Mogensen se voient ouvrir les portes des plus grands studios pour enregistrer leur prochain opus.
Pour ce second album, « Ils vécurent heureux », Richard Dewitte travaille comme à son habitude, sauf pour un titre, « J’ai encore rêvé d’elle ».


30 minutes chrono

L’histoire de « J’ai encore rêvé d’elle » connaît en effet une naissance particulière.
Richard Dewitte a l’habitude de travailler longtemps, chez lui, pour finaliser une musique. Seulement, comme il l’explique pour Nostalgie, dès le départ, « J’ai encore rêvé d’elle » prend une tournure inédite.
« En 30 minutes, elle était dans la boîte. J’ai fait le piano, la basse, ma voix, révèle Richard Dewitte. ‘J’ai encore rêvé d’elle’ m’est tombée du ciel.
Alors que d’habitude je passais un temps fou à écrire des cordes, des cuivres et des chœurs dans tous les sens, cette chanson-là, j’ai fait un clavier, une basse et ça y était. »


Censure et grève

Une fois la musique écrite, Richard Dewitte la transmet à Serge Koolen, pour écrire les paroles.
Le texte qu’il propose sort lui aussi des usages du groupe, plus habitué à une pop sage.

La censure, en vigueur à l’époque, tente alors de faire barrage au titre. Les paroles écrites par Serge Koolenn sont en effet loin de faire l’unanimité du côté de la maison de disques.
Les dirigeants du label sont persuadés que les radios n’accepteront jamais de diffuser une chanson avec des paroles aussi crues.
« On a eu un gros problème avec la phrase ‘Et les draps s’en souviennent’ », explique Richard Dewitte.
Le label, Pathé-Marconi, a peur que ce titre connaisse le même parcours que « L’amour avec toi » de Michel Polnareff, interdit d’antenne.

Pour Serge Koolen, à l’origine du texte, il est hors de question qu’on y change quoi que ce soit.
En plein enregistrement de ce nouvel album, le compagnon de Joëlle Mogensen décide de faire grève.
Il s'enferme dans une chambre d’hôtel, expliquant qu’il reprendra l’enregistrement à la seule condition que la chanson passe telle quelle.
« Louer un studio coûte cher et il s’est enfermé dans un hôtel Porte de Bagnolet en disant ‘Tant que vous n’acceptez pas qu’on enregistre cette phrase, je ne reviens pas’, se souvient Richard Dewitte. La maison de disques a cédé et on a enregistré la chanson. »


Joëlle Mogensen n’aurait pas dû la chanter


Après cet épisode, l’enregistrement peut enfin commencer.
La mélodie est enregistrée par l’orchestre de l’Opéra de Paris. Reste les voix à poser.
Au départ, il n’est pas prévu que Joëlle Mogensen chante le titre.
Richard Dewitte l’enregistre donc seul, mais le groupe se rend bien compte qu’il manque ce petit quelque chose que seule Joëlle peut apporter.
« Il y avait vraiment un grand orchestre dans le studio de Boulogne-Billancourt, mais c’était trop haut pour que Joëlle chante un truc pareil, raconte Richard Dewitte. Bien sûr, on s’est rendu compte, après avoir enregistré ma voix pendant l’orchestration, que c’était évidemment idiot de ne pas la faire chanter là-dessus. Le texte s’y prêtait. »

Seulement, comment faire pour que Joëlle Mogensen, dont la voix ne monte pas assez haut, puisse participer à ce titre ? C’est là que Richard Dewitte met une nouvelle fois ses talents de musiciens au service d'Il était une fois.
« C’était trop tard pour faire revenir tous les musiciens pour baisser d’un demi ton. Elle a essayé de la chanter, mais c’était vraiment trop haut. Ça coinçait, explique Richard Dewitte. Donc, on a ralenti un petit peu le magnéto pour qu’elle puisse chanter, d’un demi ou d’un quart de ton. Ensuite, elle a fait sa voix à une vitesse normale et on a remis le tout à la même vitesse. C’est pour ça qu’elle a cette voix un peu émotive et très haute. Même sur scène, on la baissait d’un demi ton pour qu’elle puisse chanter. »


Une icône est née


« J’ai encore rêvé d’elle » est enfin dans la boîte. L’album est prêt à être présenté à l’équipe de la maison de disques Pathé-Marconi avant l’envoi en radio.
Si le label accepte sa présence sur la galette finale, il n’est pour autant pas question d’en faire le single principal.
Ironie de l’histoire, ce sont les médias, dont le label craint la censure, qui portent aux nues « J’ai encore rêvé d’elle ».
« On a commencé la promotion de l’album sur une chanson où Joëlle chantait seule, ‘Dis-moi comment tu t’appelles’, confie Richard Dewitte. Et les radios nous ont dit : ‘Mais vous êtes absolument cinglés ! Nous, on va passer ‘J’ai encore rêvé d’elle’, parce que pour nous c’est ça le tube’. Les médias ont eu raison. On a été les premiers enchantés et surpris. »

La surprise ne s’arrête pas là, puisque le titre s’écoule en quelques semaines seulement à plus d’un million d’exemplaires. Le succès de « J’ai encore rêvé d’elle » permet à Il était une fois d’enregistrer deux autres albums, avant de se séparer en 1979. La rupture entre Joëlle Mogensen et Serge Koolen a été fatale au groupe.
« Quand ça a commencé à ne plus aller entre Joëlle et Serge, qui était le couple du groupe, ça a été le début de la fin. Il a commencé à ne plus l’aimer et est sorti avec une autre. Elle l’aimait et l’a aimé jusqu’à la fin de ses jours », confie Richard Dewitte.

Le 15 mai 1982, Joëlle Mogensen décède d’un œdème pulmonaire. « Cette légende qui veut que Joëlle soit morte d’une overdose est absolument fausse, insiste Richard Dewitte. Après sa mort, une autopsie a été pratiquée. Aucune drogue n’a été découverte dans ses organes, mais elle avait une malformation cardiaque de naissance. » Joëlle Mogensen s’est éteinte seule chez des amis. « Elle a dû souffrir énormément. Mais ce n’est pas une overdose d’héroïne. Plein de gens ont fait courir ce bruit. Elle a eu une mort malheureuse. C’est tragique de disparaître à 28 ans », conclut Richard Dewitte.

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