Du grand échiquier à la piste aux étoiles… Les émissions télé de légende

Les années 1950 c’est une télévision qui innove, se diversifie. Les émissions deviennent plus politiques, la culture se démocratise et les divertissements envahissent le petit écran. Comment oublier le générique des « Dossiers de l’écran », ou les décors somptueux de la « Pistes aux étoiles ». A travers quatre émissions cultes, retour sur la naissance de la télévision d’aujourd’hui.

Nostalgie
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Les débuts de la télévision pluriculturelle

Dès le lendemain de la seconde guerre mondiale, l’Etat Français établit son  monopole, et crée la Radiodiffusion-Télévision française ou RTF.
C’est la naissance des émissions culturelles, et les conférences de rédaction de l'unique chaîne nationale ont alors lieu au ministère de l'Information où tous les journaux sont passés au crible par le gouvernement.

Par la création de l’ORTF en 1964, il s’agit pour le gouvernement gaullien d’autonomiser la télévision d’Etat, dans l’esprit de la BBC, bien que les rédactions soient toujours composées de journalistes agréés par le pouvoir en place.

Mais c’est aussi une télévision qui innove avec des émissions non seulement de divertissement mais aussi plus politiques.
Le petit écran a alors une vocation culturelle, divertissante et la censure, bien que toujours présente, se fait plus souple. Ainsi, les spectateurs assistent à la naissance d’émissions purement informatives, ponctuées de nombreux débats. 


Le premier magazine d’information

En 1959, l'homme de presse français Pierre Lazareff lance le tout premier magazine télévisé d'informations. Présenté par le trio Pierre Dumayet, Pierre Desgraupes, et Igor Barrère, l’émission de reportages devient vite un rendez vous mensuel.

C’est le vendredi 9 janvier 1959, sur la RTF, que la première de l’émission a lieu.
A 20h30 pile le sommaire inaugural s’ouvre avec une interview d’Alain Bombard sur un naufrage en Bretagne, suivit d’un entretien entre France Roche et Brigitte Bardot et la découverte de comédiens débutants… Sami Frey et Pascale Audret.

Les spectateurs découvrent alors une nouvelle manière de mettre en scène l'information. L’émission reprend allégrement les recettes de la presse grand public, avec la recherche d’un impact sur un public large, et une qualité de la présentation et de la production,  ce qui en fait, en quelques mois, un succès populaire.
Et l’émission fait d’ailleurs parler dans la presse. Notamment le quotidien « Le Monde » qui, en janvier 1959, se félicite de cette « formule neuve qui fait éclater les cadres un peu étriqués des émissions ronronnantes ».

C’est particulièrement la dernière séquence, « Sergent Robert », reportage sur un poste militaire avancé en Algérie, qui participe le plus à la renommée de l’émission.

En dix ans, « Cinq colonnes à la une » devient une véritable fenêtre ouverte sur le monde, avec pour particularité sa diversité de sujets, du débat de société, à l’actualité culturelle, en passant par les événements sportifs.
Reste que la censure est, dans les années 1960, toujours à l’ordre du jour et sa liberté de ton vaut à l’émission de ne pas survivre à la réforme et à la restructuration de l’ORTF après les événements de Mai 1968, durant lesquels elle subit d’ailleurs une censure directe.

Ainsi, en septembre 1969, « Cinq colonnes à la une » disparaît après cent trois émissions. Présentée comme une émission de référence, elle a très largement contribué à installer le modèle d’émission de grand reportage en France.


« Armant Jammot vous propose.. Les dossiers de l’écran »

Combien de spectateurs, veillant le mardi soir devant leur télévision, n’ont pas tremblé de peur et d'excitation au lancement du générique des «Dossiers de l'écran» ?

Crée par Armand Jammot, et animée par Joseph Pasteur et Alain Jérôme, l’émission surprend par son générique.

Diffusé sur la seconde chaîne de l’ORTF, puis sur Antenne 2, c’est le 6 avril 1967 que les téléspectateurs découvrent « les Dossiers de l’écran » et son concept innovant : interroger l’histoire et le monde contemporain à travers le cinéma.
La diffusion d’un film documentaire ou de fiction sert alors de tremplin à un débat ayant trait directement aux faits racontés dans le long-métrage.

Craignant que son émission ne séduise pas le public, Armand Jammot ne loue le décor que pour quatre soirées. Une crainte peu fondée puisque «Les dossiers» dureront en fait près de vingt-cinq ans !

La soirée se déroule chaque soir au cœur d'un salon bourgeois, habillé de canapés, dans lequel viennent s'asseoir différents invités. Face à une table basse où l'on posait verres, fiches et bouquins, les intervenants défilent. Dès la première émission, le cadre est posé avec pour thème, « Les criminels nazis sont toujours parmi nous », abordé à travers un film de René Clément, « Les Maudits » (1946).

Les débats sont animés notamment un soir de mars 1981, où le sujet traite du cinéma porno, à une époque où le sexe à la télévision est encore tabou. Ainsi s’affrontent durant plusieurs minutes le réalisateur José Benazeraf et le critique François Chalais qui s’entend traiter de «cinéaste, journaliste et romancier raté».
En plus d’un concept précurseur, la télévision s'invite pour l'une des premières fois dans l'intimité des Français par le biais du désormais célèbre, SVP 11-11, qui invite les téléspectateurs à poser leurs questions par téléphone.
Très rapidement, l’émission s’impose comme un temps fort de la grille hebdomadaire des programmes. Preuve de son impact populaire, son générique, extrait de la musique du film deJean-Pierre Melville, « l’Armée des ombres » (1969), est devenu l’un des plus célèbres de l’histoire de la télévision française.

Emission en direct, reste des moments de télévision emblématiques. Comme en avril 1974 où un assistant glisse à Alain Jérôme un mot en plein débat. Le président de la République Georges Pompidou vient de décéder, et les invités du soir vont alors devoir rendre les premiers hommages publics.

Certaines personnalités, par leur notoriété, ont le privilège d’être invités seuls. Comme Yves Montand, en 1984, qui répond durant presque deux heures aux multiples questions sur ses convictions communistes ou les femmes de sa vie. A la fin de l’émission, soit minuit et quart, encore treize millions de téléspectateurs sont devant leur poste de télévision !

Sont également sollicités des représentants de la sphère gouvernementale. En février 1977 le président Valéry Giscard d’Estaing est même interrogé en direct par les téléspectateurs !
C’est cette diversité des sujets et questions abordés, ajoutée à la qualité des débats proposés, qui ont été à l’origine du succès durable de cette émission, dont la dernière se déroule le 6 août 1991.

Reste que le programme demeure dans l’imaginaire collectif. Preuve en est, la parodie de l’émission pour épilogue du film « Papy fait de la résistance ». Alain Jérôme y joue alors son propre rôle, celui d’un animateur débordé par ses invités.  


Gilles Margaritis et sa piste aux étoiles

Chaque mercredi soir, la veille du jour de repos de ces chères têtes blondes,  des milliers d’enfants s’émerveillent devant leur poste, découvrant la magie de la piste aux étoiles.
Grand amateur de cirque, de cabaret et de divertissements, le producteur Gilles Margaritis souhaitait depuis longtemps présenter une version télévisée de son propre spectacle de music-hall, les Chester-Folies.

C’est chose fait avec la première de "la Piste aux étoiles" qui a lieu le 17  mars 1954. Accompagné par l'orchestre de Bernard Hilda, également compositeur du générique, Roger Lanzac présentait ce spectacle sans précédent sur le petit écran.

Fidèle à la vieille tradition des revues et des attractions, les spectateurs assistent durant soixante quinze minutes à un véritable show, animés par clowns, dresseurs, illusionnistes et artistes qui font les premières parties dans les cinémas et les salles de spectacle. Le tout dans un décor somptueux.

L’émission devient un rendez vous populaire. Enregistrée alternativement aux studios de Cognacq-Jay et au Moulin de la Galette, c’est la consécration pour l’émission qui s’installe au Cirque d’hiver à Paris et se dote dans le même temps d’un présentateur vedette en la personne de Roger Lanzac, ancien animateur de Télé-Luxembourg.

Le réalisateur et ses collaborateurs parcourent alors les scènes et les cirques du monde entier pour dénicher les meilleurs artistes et acrobates.
Mais la piste aux étoiles s’achève avec la mort de Gilles Margaritis, en 1965. Sous la houlette de sa femme, Hélène, l’émission lui survit encore une dizaine d’années, présentée par Pierre Tchernia et Roger Lanzac, avant de disparaître en 1976.


« Le Grand échiquier » ou quand la culture s’invite à 20h30  

Conduite par le premier ministre de l’époque, Jacques Chirac, la réforme audiovisuelle amorcée en 1972 permet aux programmes de se diversifier. Le grand échiquier en est un exemple avec cette idée tout bonnement novatrice pour l’époque, celle d’une culture accessible à tous.

Créée et animée par Jacques Chancel, l’émission est diffusée pour la première fois le 12 janvier 1972 à 20h30 sur la seconde chaîne de l’ORTF.
Homme de radio, connu pour ses «Radioscopies» quotidiennes sur France Inter et son émission de divertissements « le Grand Amphi » (1971), Jacques Chancel propose avec « Le grand échiquier », trois heures d’émission en direct, mêlant chansons, débats et conversations, le tout autour d'un invité principal.

L’animateur sait cultiver l'art de la conversation et entretenir l’effet de surprise en faisant venir des artistes rarement invités sur les plateaux comme le compositeur Angelo Branduardi. Pour Jacques Chancel, « il ne faut pas se contenter de donner au public ce qu'il aime, mais lui faire découvrir ce qu'il pourrait aimer».

Une fois par mois, les téléspectateurs suivent donc les conversations animées, mariant artistes de variétés et intervenants de la société civile, scientifiques et hommes politiques.

Dans un décor intimiste et audacieux, habillé de gigantesques toiles, Jacques Chancel lance la «première» aux côtés d'Yves Montand, à l’affiche cette année-là de trois films, dont « César et Rosalie » de Claude Sautet.
Les premières émissions continuent de surprendre et de divertir avec des personnalités comme Claude Nougaro, les Frères Jacques et le jazzman Dave Brubeck depuis New York. Au fil des émissions, les humoristes s’invitent, notamment Raymond Devos qui devient vite un habitué du plateau.

À chaque plateau, Jacques Chancel enchaîne surprises et  rencontres, dont celle de Lino Ventura, César, Yves Montand et Georges Brassens, réunis pour la première fois ensemble à la télévision ou celle de l’ l’émission du 25 mai 1980, où l'on voit Maurice Béjart danser pour la dernière fois sur « Faust ».

Après dix-sept ans d’existence, l’émission, diffusée par la suite sur TF1 puis Antenne 2, disparaît de l’écran en 1989.


Des chiffres et des lettres


Les émissions ne sont pas seulement culturelles ou informatives mais aussi ludiques, dont le meilleur exemple est… « Des chiffres et des lettres ».

En créant en 1965 "Le mot le plus long" pour Antenne 2, Armand Jammot ne se doutait pas qu'il lançait l'émission de télévision française la plus longue de l'histoire.

Par la suite rebaptisée "Des chiffres et des lettres", l’émission devient alors quotidienne et les grandes finales attirent déjà à l'époque entre huit et douze millions de téléspectateurs.
Le programme repose désormais sur les mécaniques des jeux « Le mot le plus long » et « le compte est bon », testant les compétences en calcul et la connaissance en vocabulaire des candidats.
Avec cette nouvelle formule, Armand Jammot parvient à réveiller un jeu qui avait déjà tenu près de sept années à l’antenne.

Diffusé depuis le 4 janvier 1972, l’émission est passée de la deuxième chaîne de l'ORTF, à Antenne 2, France 2 puis France 3. Nul besoin de préciser que de nombreux animateurs se sont succédés à la présentation du jeu depuis sa création !
Successivement présentée par Christine Fabréga, Patrice Laffont, Max Meynier, Laurent Cabrol et Laurent Romejko, le programme diffusé encore aujourd'hui sur France 3, se distingue par son record de longévité.

" Les jeux de 20 heures ", créés par Jacques Solness quatre ans plus tard, deviennent également incontournables, jusqu'à leur disparition en 1987.

Artistes et anonymes répondent à des questions de culture générale sous la houlette de Jean-Pierre Descombes et de " Maître Capello ".
L'émission est diffusée sur la 3éme chaîne, qui est lancée en 1972. Elle n'est alors reçue que par un quart de la population. Trois ans plus tard, elle devient FR3 après le démantèlement de l'ORTF.

Les héritiers

Beaucoup de productions actuelles sont directement inspirées de ces émissions cultes.
Que cela soit des magazines de reportages comme « Envoyé spécial », par la diversité des thèmes abordés, ou des émissions politiques tel que « Sept sur sept », tous reprennent la fibre informative que « Cinq colonnes à la une » avait amorcé.

En octobre 2008, une nouvelle émission trimestrielle se revendique héritière du « Grand échiquier ». Animée par Christophe Hondelatte, « Tandem » réunis deux personnalités différentes, conviant à leur tour d’autres invités, le tout ponctué de musique classique alors à une heure de grande écoute.

Dans la lignée de l’émission d’Armand Jammot, se trouve  « Inventaire » présentée par Marie Drucker L’émission divisée en deux parties, se compose dans un premier temps d’un reportage suivit d’un débat sur le même thème, rappelant « Les dossiers de l’écran » et le fameux film, précédant la discussion.

Quant à « La piste aux étoiles », elle est remplacée par des divertissements comme « Le plus grand cabaret du monde ». Destiné à un public plus adulte, le thème du cirque est néanmoins au centre de l’émission avec des artistes venus du monde entier et un sens du spectacle inspiré de l’émission de 1954.

Toutes ces nouvelles émissions ont pour point commun de s’adresser à un plus grand nombre et pour ce faire de vulgariser son propos à la différence de « Cinq colonnes à la une » ou les « Dossiers de l’écran », des émissions, qiu soucieuses de s’émanciper de la censure, ne connaissaient pas de limite et se voulaient inventives et indépendantes.
Si bien que le concept de ces émissions des années 1950, devenues légendaires, demeure encore aujourd’hui moderne et novateur.

Cécilia Delporte