Gibson/Fender... sur la corde 

Quel amoureux de la six-cordes n'a pas les yeux qui brillent à l'évocation des fabuleuses innovations apportées à la guitare au milieu du 20ème siècle.

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A tour de rôle, principalement entre les années 30 et 70, les firmes Gibson et Fender ont révolutionné cet instrument devenu électrique, accompagnant ainsi l'essor de la musique rock et ses légendes.

Et derrière ces géants de l'industrie musicale se cachent pourtant souvent des artisans modestes, mais de génie... Orville H. Gibson.
C'est de cet apprenti cordonnier né en 1856 dans l'Etat de New-York (USA) et installé en 1881 à Kalamazoo, Michigan, que la compagnie Gibson tire son nom.

A l'époque d'Orville H. Gibson, la mandoline domine, et ce dernier, passionné par la musique, décide de créer sa propre entreprise à la fin du 19ème siècle.
D'où le brevet qu'il dépose en 1897 et qui marque un tournant dans le mode de fabrication de la mandoline (le corps de l'instrument est notamment sculpté dans un seul morceau de bois et non pas assemblé de plusieurs pièces).


Rachat

Racheté par un groupe d'hommes d'affaires, son petit business devient une vraie société en 1902.
Le nom "Gibson" est conservé mais le luthier ne joue plus qu'un petit rôle dans l'activité avant de décéder une quinzaine d'années plus tard. De la mandoline vers la guitare électrique...

Gibson
aura la chance de pouvoir compter sur un autre luthier aux concepts lumineux dans les années 20 : Lloyd Roar.
Celui-ci supervisera notamment le lancement de la "L-5", la première guitare creusée du célèbre "f" propre à la famille des violons... et la première à trouver sa place dans les Big Bands de l'époque.

Roar fera également preuve de génie en 1924. Cette année là, il propose un prototype d'une basse électrique en lequel ne croient pas ses patrons. Lloyd Roar décide alors de démissionner, laissant derrière lui un projet qui fera la joie d'un certain... Leo Fender, trente ans plus tard, avec sa "Precision Bass".

L'idée d'électrifier la guitare - pour arriver, en autres, à couvrir les cuivres des orchestres- montre progressivement le bout de son nez et c'est en 1936 qu'on attribue réellement la naissance de cette innovation majeure avec la création de la "ES-150", la "Electric Spanish" de chez Gibson, rendue célèbre aux yeux du public grâce au jazzman Charlie Christian.

Un nuage nommé Fender La Seconde Guerre Mondiale contraint la compagnie Gibson à stopper sa production jusqu'en 1946.
Son monopole en matière de guitares électriques - et même si ce "nouvel" instrument est encore loin d'avoir trouvé un vrai rythme de croisière - va alors progressivement être égratigné par l'arrivée d'un ancien réparateur de postes de radio converti dans la lutherie.



Leo Fender
, monte sa propre société au milieu des années 40 et se fait connaître avec une guitare baptisée "Broadcaster", qu'il devra changer en "Telecaster", le nom "Broadkaster" (avec un "k" vous l'aurez noté) étant utilisé pour une batterie appartenant à la société Gretsch, également fabricant de six-cordes.

Cette guitare électrique à corps plein (Solidbody) symbolisait déjà toute l'inventivité de Fender : des chevilles placées du même côté de la tête de l'instrument (au bout du manche) pour en faciliter l'accordage, un son propice aux riffs* des adeptes du rock en pleine émergence, etc... Il s'agissait alors pour Gibson, bien qu'assez méprisant vis-à-vis des guitares solidbody, de réagir sur le même terrain.
Ce que la firme fit grâce à Les Paul, son meilleur atout.


La revanche de Gibson

Bien qu'éconduit quelques années plus tôt par Gibson après avoir présenté son "rondin", une guitare très particulière par sa conception mais précurseur en matière de Solidbody, William Lester Polfuss (son vrai nom) fut rappelé par Gibson pour une collaboration qui donnera naissance aux fameuses "Les Paul".

Ce musicien et bricoleur talentueux n'apportera pas grand-chose de plus que son nom sur ce modèle qui fera énormément de "petits" par la suite (la "Special", la "TV", la "Les Paul SG"...).

Dans ces mêmes années 50, Fender lancera la basse "Precision" mais surtout la "Stratocaster" en 1954, une machine de guerre qui fut la première à accueillir la fameuse tige "vibrato" capable de changer la tonalité d'une note par effet de levier. Mais la santé de Leo Fender commence à lui faire défaut à cette époque.
Alors que Gibson surfe sur les succès de sa "ES-335", sa "Flying-V", son "Explorer", ou sa "Firebird", Fender décide de vendre sa société en 1965 à CBS pour la somme de 13 millions de dollars. Durant la décennie qui précéda cette vente, il réussit tout de même à participer aux lancements de la "Jazzmaster" (1958) et de la "Jaguar" (1962). L'ère de " l'après-bricolage".

Après les retraites successives (et plus ou moins véritables) des "bricoleurs" Les Paul ou Leo Fender, les compagnies Gibson et Fender ont continué leur activité. Moins de panache sans doute dans les nouveaux modèles mais un savoir-faire transmis indéniable.


Ralentissements

Dans les années 80, l'arrivée sur le marché des produits japonais et coréens moins chers, a obligé les deux firmes américaines à jouer la carte de l'assurance et à vivre sur les modèles d'antan en les adaptant.

D'ailleurs, Fender a également délocalisé une partie de sa production au Japon à la fin des années 70, au grand désespoir des puristes de la marque.
Leo Fender
, qui avait gardé un rôle de consultant avec CBS, décida également de quitter le navire pour créer d'autres modèles (qui ne pourront pas, en raison de questions juridiques, porter son nom). Le point de désaccord portait notamment sur la qualité des matériaux utilisés pour tirer les prix de vente vers le bas et devenir compétitif.


Artistes

Pour le créateur de la marque mythique, il ne pouvait y avoir qu'un objectif : l'excellence, quel que soit l'investissement. Alors Fender ou Gibson ? L'évolution technologique apportée à la guitare par les deux grandes firmes américaines a indéniablement joué un rôle majeur dans l'émergence de nouvelles sonorités rock et pop, et dans le développement des "guitar heroes".

Dans le même temps, les guitaristes hors-pairs qui ont choisi un camp ou un autre, ou souvent les deux, ont aussi contribué à populariser les différents modèles de Gibson et Fender (un point crucial pour les fabricants), de Pete Townshend à Liam Gallagher en passant par Eric Clapton, Santana, Jimi Hendrix, Keith Richards, John Lee Hooker ou Jeff Beck.

Aujourd'hui encore, les nouvelles générations de guitaristes s'affrontent gentiment sur les forums Internet pour savoir quelle marque remporte les suffrages.
On retiendra justement cette phrase de l'un d'eux : "Si seulement une Les Paul pouvait (parfois) sonner comme une Strat**.
Et si une Strat pouvait (parfois) sonner comme une Les Paul...". Tout est dit ! * Suite d'accords créant une mélodie qui se répète dans une chanson et qui permet de clairement la distinguer d'une autre. ** Petit nom affectif donné à la célèbre Fender Stratocaster.