Nationale 7… Une route qui fait recette

Pare choc contre pare choc, niveau de jauge au plus bas, moteur en surchauffe, bagages en surcharge, contraints de faire une halte… L’herbe folle et les platanes des bas côtés sont là pour accueillir le pique nique improvisé ou presque… Nappe à carreaux dressée, panier repas sorti, bouteille en verre ouverte… C’est le tableau qu’offre la Nationale 7. Nous sommes alors à son apogée entre les années 30 et 60. Retour sur « un beau roman, une belle histoire, une romance »… d’hier de près de 1.000 kilomètres entre la grisaille parisienne et le soleil de PACA. Attachez votre ceinture… Charles Trenet est au volant…

Nationale 7 MD
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Je vous parle d’un temps que les Bison futé, les stations essence déshumanisées, les routes à quatre voies, les excès de prévention ne peuvent pas connaître… Celui de la Nationale 7 et de ses 1.000 bornes (le nom du jeu de cartes est inspiré  par la longueur de la N7) … Un souvenir de jeunesse, orné de platanes, émaillé par ses Dauphine, Ami 6, Frégate, DS ou encore  2CV à bord desquelles familles ou amis s’entassent à un, deux, trois, quatre, parfois cinq passagers.
Pour la première fois, en 1936, sous l’impulsion de Léon Blum, les Français bénéficient de la semaine des 40 heures, mais ce que la population retient c’est l'octroi de 15 jours de congés payés. Une révolution qui va précipiter l’âge d’or de celle qui ne va pas tarder à devenir la légendaire N7… une route pavée de bonnes intentions… musicales ou encore culinaires.  


La petite histoire dans la grande


Du haut de cette route 1.000 kilomètres (ou presque) d’histoire vous contemplent.
Le parcours de la Nationale 7, la plus mythique que compte ou plutôt que compta l’hexagone, puisque qu’elle est progressivement déclassée à partir de 1972. Aujourd’hui, seule la moitié de la N7 subsiste dans le réseau routier national.  C’est l’ouverture de l’A6 (Paris-Lyon) et de l’A7 (Lyon-Marseille) à partir des années 60, qui supplante la N7 pour finalement la conduire jusqu’à sa légende… Mais commençons par le commencement…     

Il était une fois… des Gaulois avides de développer le commerce et par la même les routes pour favoriser le transport des produits. Le tout, dans des conditions encore alors anarchiques.
Pas si fous que cela, les Romains y mettent bon ordre et construisent un réseau routier bien plus structuré. Ainsi des routes partent-elles vers Lutèce (futur Paris), Rome (via le Rhône) puis les bords méditerranéens.

Bien qu’en place, ce réseau routier souffre du manque d’entretien, du moins jusqu’à ce que Louis XI crée au XVème siècle la Poste royale qui nécessite une reprise en main de ce réseau routier, toujours mieux pensé.
Après l’harmonisation de l’administration de ces routes avec la mise en place du corps des ponts et chaussées au début du XVIIIème siècle, c’est Napoléon Ier qui devient le véritable maître d’œuvres de grands chemins.
L’empereur, soucieux de son confort et de celui de ses attelages, demande à ce que des arbres, des ormes bien souvent, soient plantés, pour assurer de l’ombre aux hommes et aux équipages de chevaux, et des auberges construites pour les sustenter... Le décor impérial de la Nationale 7 est, lui aussi, planté.


La N7… l’échappée belle

La route nationale 7, la RN 7, la N7, la route bleue est encore appelée la route des vacances (attention toutefois aux raccourcis pour cette dernière appellation puisque la route diffère entre Roanne et Valence. Il existe en effet deux tracés entre Paris et Lyon. L’un par la N7 qui emprunte le Nivernais, et l’autre par l’actuelle N6 qui passe par la Bourgogne).
La route nationale 7 aura été l’une des plus longues et des plus légendaires nationales du pays avec pas moins de 996 kilomètres.
 
Que vous ayez pris place à bord d’une confortable DS ou d’une modeste 2CV, tous les chemins mènent à Rome ou plutôt à l’étoile du parvis de la cathédrale de Notre Dame de Paris. C’est en effet de cet endroit précis, considéré comme le point « 0 », que partent les routes de France.
La N7 laisse derrière elle Paris, en empruntant la Porte d’Italie pour rejoindre le Kremlin Bicêtre où, à  quelques mètres du périphérique, son Gaulois, sculpté des mains d’Alex Garcia, est là pour remémorer aux automobilistes que leurs ancêtres, il y a la bagatelle de 2.000 ans, empruntaient eux aussi cette voie.    

Dès lors, ce ne sont pas moins de six régions : Ile de France, Centre, Bourgogne, Auvergne, Rhône Alpes et PACA, quinze départements et cent quatre vingt communes que la Nationale 7 vous fait traverser entre Paris et Menton.

Parmi les étapes légendaires de cette route nationale 7, Rungis dont le marché nourrit le « ventre de Paris » et ses étalages qui éveillent les papilles gustatives et l’odorat.
Descendus de voiture, pour marquer une pause dans ce flot incessant de voitures et de concerts de klaxons, les étals de fruits, légumes, viande, charcuterie ou encore produits de la mer se succèdent. Jeux de couleurs et de senteurs toujours avec ces fleurs, dont, de retour en voiture, on aime à effeuiller es pétales… à la folie, pas du tout, passionnément… rêveur, en voyant défiler le paysage.

Dans le rétro, le ballet des avions annonce déjà Orly. Avec la construction du nouvel aérogare d'Orly en 1961, la N 7 voit sa trajectoire déviée pour passer sous la « piste aux étoiles ». Un véritable cirque mais plus vraisemblablement un pèlerinage dominical pour les uns, une première halte sur la route des vacances pour les autres.    

La Nationale 7 quitte ensuite l’Ile de France pour le Centre et la Bourgogne où il n’est pas v(a)in de s’attarder, pour ses rouges, à base de cépages de pinot noir et de gamay, et ses blancs, constitués de cépages chardonnay et d'aligoté.
Toujours dans la région, Magny-court dont le premier circuit de… karting ouvre en 1953 avant d’accueillir, bien plus tard, en 1989, le Grands Prix de France de Formule 1 et son défilé de bolides et de pilotes.     

L’arrivée sur Lyon et sa colline de Fourvière annonce que nous sommes à mi parcours ou presque pour ceux qui poursuivent l’aventure jusqu’à Menton.
Il y a, en Rhône Alpes encore, Montélimar… du pur sucre. Plus fort que le chocolat de Willy Wonka, son nougat, toujours très en forme… de bâtonnets ou de bornes kilométriques et accessoirement de bonbons. Etendard de ce savoir « manger », la maison Arnaud Soubeyran, créée en 1837. C’est la  plus ancienne fabrique de nougat encore en activité.

Enfin, la Provence Alpes Côte d’’Azur, quelques kilomètres avant Cavaillon, ce sont ses melons, vendus par des marchands ambulants sur les bords de cette Nationale 7 qui annoncent l’arrivée dans la ville… sans aucun pépin !  Précisons toutefois qu’aujourd’hui, la majeure partie de la production du fruit provient de la Crau. Elle est seulement expédiée depuis la ville de la vallée de la Durance.

Et puis il y a le franchissement du Massif de l’Estérel, situé en Provence sur le bord de la Méditerranée près de Cannes entre le Var et les Alpes-Maritimes.
La route escarpée bien souvent embouteillée, à l’heure où la cloche a sonné pour signifier que l’école est finie, qui laisse le temps d’apprécier ce somptueux décor mais également la dangerosité des ravins d’un côté et de l’autre, plus rassurant, solide comme un roc… la montagne.

On lève le pied c’est l’arrivée sur la Côte d’Azur, Cannes, son cinéma et ses starlettes, Nice et son mimosa qui rit jaune, Monaco toujours ancré à son rocher et l’étape ultime, Menton à consommer avec un zest de citron… sans modération… « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage » de 996 kilomètres depuis Paris.    

 
Une route étoilée

La gastronomie et plus simplement la restauration sont aussi l’affaire de la Nationale 7. Charles Trénet ne chantait-il pas, avec la ferveur que nous lui connaissons, : "[…] Nationale Sept / Il faut la prendre qu'on aille à Rome à Sète / Que l'on soit deux trois quatre cinq six ou sept / C'est une route qui fait recette […]". (Route nationale 7 - 1955)

Les plus grands chefs ont installé leurs établissements le long de la Nationale 7. Entre Paris et le Midi, les vacanciers sont aussi en quête du meilleur des produits du terroir savamment mis en bouche par les plus grands chefs.  
Ainsi trouve t-on notamment, L’Hostellerie de la Côte d’or à Saulieu, qui devient un incontournable. Au milieu des années 30, Alexandre Dumaine décroche 3 étoiles au guide Michelin. Bernard Loiseau, notamment, lui succèdera en 1981
Autre institution, La Pyramide à Vienne, fondée en 1925 par Fernand Point, qui est un des premiers chefs à obtenir 3 étoiles au Michelin. Les frères Troisgros et Paul Bocuse y effectuent leurs débuts.
En 1930, Jean Baptise Troisgros acquiert, à son tour, l’hôtel restaurant Les Platanes rebaptisé Les frères Troisgros, face à la gare de Roanne. L’établissement est ensuite repris par Pierre et Michel Troisgros.
Paul Bocuse, lui, ouvre son établissement, Paul Bocuse, en 1962 à Collonges-au-Mont-d’Or.      

Et puis il y a les routiers, ils sont sympas, et leurs relais… Via la Nationale 7, ils remontent de Fos-sur-Mer le pétrole, de Marseille les agrumes ou encore de Sète le vin.
Le temps de leur traversée, ils font étape dans les restaurants routiers plus modestes pour y « avaler » le traditionnel steak-frites ou le plat du jour en toute simplicité, les yeux rivés vers le poste de télévision qui renvoie l’image d’un Claude Darget distillant les nouvelles.
Point ou presque plus de vestiges de l’âge d’or de la N7 avec ses plaques Michelin ou émaillées ou ses publicités qui recouvrent les bâtisses mais une institution dans l’histoire des restaurants routiers, celle de la tête noire, au Nord de Montélimar, où les camionneurs viennent se restaurer depuis 1952. Gouailleurs, réservés et aventuriers, tous y ont encore leurs tables dans la plus grande convivialité.


A 1.000 bornes entre hier et aujourd'hui


Si la mise en place du réseau ferroviaire en régions, au XIXème siècle, a mis à mal le développement et le succès des routes, l’arrivée des congés payés (dont l’accord est signé le 7 juin 1936) et la démocratisation de la voiture (à partir du milieu des  50) ont assuré les beaux jours des vacanciers de la N7 et aujourd’hui des automobilistes de l’A7 et l’A8. Des routes allant jusqu’à quatre voies le long desquelles ne défilent plus, qu’a toujours plus avive allure, des bolides qui n’ont plus guère le temps de s’attarder sur le bas côté à l’ombre des platanes, le temps d’un déjeuner sur l’herbe.
Pour seul tableau désormais : de gigantesques aires d’autoroutes, des éoliennes et des bornes solaires oranges en cas d’accidents ou de pannes, histoire de garder le contact... quand même. Entre hier et aujourd’hui, la nostalgie c’est simple comme un coup… d’œil dans le rétro !                

 
Caroline LEBENBOJM

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