Stax, un label de légende

" Je n'avais pratiquement pas vu un Noir de ma vie jusqu'à l'âge adulte [(...)] Tout ce que je voulais : être impliqué dans la musique d'une manière ou d'une autre ". Pourtant c'est bien ce même Jim [James] Stewart qui crée, avec sa soeur, Estelle Axton, la Stax. Une maison de disques qui aura lancé, dans les années 60, un son, celui de Memphis, et des artistes devenus légendaires, Eddie Flyod, Johnnie Taylor, Sam & Dave et évidemment Otis Redding. La disparition tragique en 1967 de celui qui reste considéré comme le plus grand chanteur de soul, portera un coup fatal à la Stax.

Mise en orbite de Satellite

Mais revenons au commencement. L'histoire d'une saga familiale, celle de Jim Stewart, étudiant en économie ou encore violoniste dans des orchestres de western swing, et d'Estelle Axton, sa soeur aînée, caissière dans une banque.

Nous sommes à la fin des années 40, tous deux vivent ensemble à Memphis. Ils sont désireux de se lancer plus avant dans la musique.

Pour ce faire, ils empruntent du matériel et improvise un studio d'enregistrement dans un garage de l'oncle par alliance d'Estelle Axton.

Résultat, le premier enregistrement de musique country et western est né... Le divin enfant est baptisé par Chips Moman. C'est en effet le guitariste et ex accompagnateur de Gene Vincent qui permet la sortie du disque sous le label Satellite.


Saga familiale

A la fin des années 50, l'affaire se professionnalise tout en demeurant une histoire familiale. Satellite acquiert du matériel d'enregistrement et se dote d'un studio de fortune ainsi que d'un groupe formé par des amis du fils d'Estelle Axton, Packy.

Dans le même temps, Jim Stewart presse des disques au rythme d'un groupe de musiciens country, rockabilly et rythm and blues, sans toutefois rencontrer le succès escompté.
Il faut attendre 1960 pour que l'histoire s'accélère franchement, toujours sous l'impulsion de Chips Moman.


Sur la route de Memphis

Le guitariste découvre une vieille salle de spectacle à Memphis, transformée en église puis abandonnée.
Estelle Axton et Jim Stewart louent aussitôt le Capitol theater qui devient un studio dans lequel ne tarde pas à débarquer un certain Rufus Thomas bien décidé à immortaliser un duo avec sa jeune fille, Carla.

A l'instar de son émission de radio, le disque de l'animateur, " Cause I love you ", connaît également la réussite, du moins dans la région.

Mais c'est avec " Gee whiz " (" Oh là là "), d'abord interprétée au piano par Carla Thomas, que Jim Stewart et Estelle Axton rencontrent leur premier succès. Enregistrée en 1960, toujours sous la direction de Chips Moman avec un orchestre de cordes, le disque est une réussite.


Naissance de Stax

Dès lors dans le studio d'East McLemore, se succède le groupe de Packy Axton évidement mais également celui de Booker T . Jones qui donne à un coup d'accélérateur à ce qui va devenir l'une des entreprises familiales les plus prolifiques du moment.

La marque Stax (union des deux premières lettres de Jim Stewart et d'Estelle Axton) et le son qui lui sera associé (orgue, guitares et cuivres) émergent avec l'instrumental " Last Night " des Mar Keys, qui sera l'uns des ultimes titres de Satellite en 1961.

C'est désormais le groupe Booker T & The MG's qui veille aux destinés du son " maison ".


Les sentiers de la gloire

" Green onions ", sorti en 1962, est le premier gros succès estampillé Stax suivi de " Walking the dog " de Rufus Thomas, un an plus tard (un titre rapidement repris par les Rolling Stones).

A l'instar de la Motown, ces succès sont garantis ou presque grâce à des " signatures maison " tels que David Porter, Isaac Hayes, Steve Cropper, Booker T. & The MG's qui s'inspirent du blues, du gospel ou encore à la country.

Les noms de Sam & , Otis Redding , Johnnie Taylor et Eddie Floyd asssurent également les excellentes ventes et les tournées légendaires des artistes Stax, bien au-delà des Etats-Unis.


Stax perd son âme

Pour autant Stax est rattrapée par l'Histoire.

Née sous l'ère ségrégationniste, le label, lancé par des " Blancs " et qui aura largement ouvert ses studios aux artistes " noirs ", va subir de plein fouet, d'abord l'assassinat du pacifiste Martin Luther King ce 4 avril 1968. Les relations entre les communautés " noire " et " blanche " du Sud vont en être profondément modifiées, notamment avec des revendications de la communauté noires qui vont se radicaliser.

Autre évènement significatif pour Stax : Warner s Brother s qui absorbe Atlantic, à qui Jim Stewart est associé.

Soucieux de renégocier les accords, c'est la débandade. Tous les droits des enregistrements posthumes d'Otis Redding et de ceux à venir de Sam & Dave sont la propriété d'Atlantic.
C'est le début de la fin de ce qui demeure aujourd'hui encore un mythe, celui de Stax.
Jim Stewart met quasiment pied à terre.
Il vend Gulf & Western et à sa filiale Paramount.

Dès lors, le label perd de son identité même si Jim Stewart demeure aux commandes et que les artistes de la Stax demeurent fidèles.

Jim Stewart est dorénavant assisté par Al Bell, un habile homme d'affaires. Le producteur, Don Davis, qui a fait ses armes à la Motown (l'autre grand label concurrent de l'époque, qui commercialisa la musique " noire " américaine avec des artistes comme Diana Ross et les Jackson Five) rejoint également la nouvelle équipe qui semble vouloir se lancer dans une opération de séduction en lançant le Festival Wattstax dans un quartier " noir " de Los Angeles en 1972 avec, en plus, la caution le révérend, Jesse Jackson.


La fin d'un empire


Le son Stax disparaît définitivement et c'est sous la marque " Hi " que sont lancés les carrières d'Al Green, Syl Johnson et Ann Peebles.

Le glas sonne également pour le label, lié à Columbia depuis 1972.
La justice révèle que de l'argent a été versé afin que les disques soient diffusés en radio. En 1975, le constat est amer, Stax dépose le bilan.

Jim Stewart perd tout ou presque.

Plus de trente ans plus tard, le son et le label Stax demeurent un label légende.
Aretha Franklin , Wilson Pickett
ou encore Percy Sledge ne manqueront pas d'y puiser leur inspiration.


Caroline LEBENBOJM